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La Confédération du Rhin ou le rêve européen de Napoléon

Napoléon à Leipzig

Pas de vidéo, pas d’article, un silence presque coupable de ma part. Je dois à votre patience une explication : l’écriture de mon roman me prend beaucoup plus de temps que je ne l’avais prévu, et au détour d’un chapitre, une évidence s’est imposée à moi. Sans le vouloir, j’avais convoqué un fantôme de l’Histoire : celui de la Confédération du Rhin. J’y puisais, presque malgré moi, l’inspiration et l’envie m’a pris de délaisser un instant la fiction pour vous parler de la réalité de ce rêve napoléonien. Alors replongeons ensemble dans cette époque pour évoquer cet épisode fascinant de l’épopée impériale. 

Pour comprendre la Confédération du Rhin, il faut d’abord saisir l’architecture globale dans laquelle elle s’insère. Entre 1804 et 1812, l’Empire napoléonien atteint une extension prodigieuse. À son apogée, il regroupe directement ou indirectement plus de soixante-dix millions d’âmes sous l’influence française, depuis les rivages de la mer du Nord jusqu’aux côtes adriatiques, depuis les Pyrénées jusqu’à la Vistule. La France proprement dite a avalé les Pays-Bas, la Belgique, une large part de l’Italie du Nord et les côtes illyriennes. 

Mais au-delà de ces territoires annexés, Napoléon a mis en place une véritable constellation de royaumes et d’États vassaux, semblables à des planètes tournant autour du soleil. Car Napoléon ne s’est pas contenté de conquérir, il a réformé et réorganisé l’Europe à sa main. Avec lui arrivent l’abolition du servage, la réforme des codes juridiques, la rationalisation administrative, bref, l’héritage de la Révolution, empaqueté et exporté à la pointe des baïonnettes. 

Pour administrer cet empire tentaculaire, Napoléon fait confiance à une institution connue et éprouvée depuis des millénaires : la famille. Sa logique semble imparable : comment s’assurer de la loyauté d’un roi ou d’un gouverneur sinon en plaçant à ce poste quelqu’un dont les intérêts sont liés aux siens par le sang. Napoléon distribue les couronnes à ses frères et beaux-frères, mais comme il l’apprendra à ses dépens, la légitimité d’un souverain ne se décrète pas depuis Paris, quelle que soit la qualité de son administration.

Nous y voilà. Le 12 juillet 1806, à Paris, seize États allemands apposent leur signature au bas d’un acte fondateur qui dissout leur appartenance au Saint-Empire romain germanique et les constitue en une nouvelle entité politique : la Rheinbund, la Confédération du Rhin. Deux semaines plus tard, l’Empereur François II renonce au titre millénaire d’Empereur du Saint-Empire. Mille ans d’histoire institutionnelle s’effacent en quelques semaines. Deux ans plus tard, ce sont près de trente-neuf États, couvrant la quasi-totalité de l’Allemagne qui ont rejoint la Confédération. Seules la Prusse, l’Autriche et quelques enclaves restent en dehors de cette nouvelle structure.

Si les États de la Confédération continuent d’exister, avec leurs souverains, leurs cours, leurs traditions, Napoléon se nomme lui-même Protecteur de la Confédération qui dispose, sur le papier, d’institutions communes avec une assemblée siégeant à Francfort (la Diète), divisée en deux collèges (les rois et les princes). Dans les faits, cette Diète ne se réunit jamais en session plénière et Napoléon traite directement avec chaque souverain, contournant allègrement l’architecture institutionnelle qu’il a lui-même instaurée.

L’obligation fondamentale qui lie ces États à la France est militaire. Chaque membre doit fournir un contingent de troupes proportionnel à sa population pour les armées impériales. Ainsi, la Bavière fournit trente mille hommes, le Wurtemberg douze mille, la Westphalie vingt-cinq mille. En échange, Napoléon élève les princes de la Confédération et les crée rois pour certains d’entre eux ou leur offre des terres prises aux maisons rivales. La Bavière et le Wurtemberg, en particulier, doublent ou triplent leur territoire grâce à la bienveillance impériale. 

Pour la France, la Confédération du Rhin sert deux principaux objectifs. Le premier est stratégique et militaire puisque la Confédération forme un véritable tampon entre la France et ses ennemis prussiens et autrichiens. Contrôler les États allemands, c’est contrôler les routes d’invasion, les gués du Rhin, les cols des Alpes souabes. Le second est économique. En effet, avec le Blocus continental mis en place en 1806 et qui vise à étrangler l’Angleterre en lui fermant les ports d’Europe, la Confédération constitue un maillon indispensable dans cette guerre économique avec Londres.

La catastrophe russe de 1812 est l’acte I de la dissolution. Les contingents allemands sont engloutis dans la retraite de Moscou et les États allemands pleurent leurs fils morts dans les neiges de la Bérézina. Lorsque la Prusse conclut une alliance avec la Russie en mars 1813, c’est le début de la fin pour la Confédération car plusieurs États ne vont pas tarder à retourner leur veste. C’est notamment le cas de la Bavière, qui en octobre, signe le traité de Ried avec l’Autriche, quelques jours avant la Bataille des Nations à Leipzig où trois cent mille soldats coalisés viennent à bout de deux cent mille Français et alliés. Le 19 octobre 1813, Napoléon quitte Leipzig sous la mitraille et la Confédération du Rhin cesse d’exister, non par un acte de dissolution solennel, mais par la volonté de ses membres. 

En Allemagne, la Confédération fut, paradoxalement, l’un des accélérateurs les plus puissants du sentiment national allemand. En rassemblant les États germaniques sous tutelle française, en les soumettant aux levées militaires et aux exigences du Blocus, Napoléon mit en mouvement une énergie nationaliste qui ne trouvera son aboutissement qu’en 1871, avec la proclamation de l’Empire allemand à Versailles. En Europe ensuite, la Confédération introduira l’idée d’une organisation supranationale des États européens, non plus fondée sur la seule légitimité dynastique du défunt Saint-Empire, mais sur des traités, des institutions communes et une solidarité d’intérêts, fût-elle imposée.

D’un point de vue administratif, la Confédération du Rhin a massivement introduit le Code Napoléon et les réformes françaises dans des territoires qui les conserveront bien après la défaite de l’Empereur. La Rhénanie prussienne gardera le Code civil français jusqu’au début du XXe siècle, alors que la Westphalie, le Bade et la Bavière auront réformé leurs systèmes judiciaires, abolissant les privilèges de noblesse et modernisant durablement leurs administrations. Au-delà de l’Europe, la vision d’un État centralisé, rationnel et codifié deviendra un modèle copié au XIXème siècle par les réformateurs du monde entier. Il inspirera notamment des réformes dans les empires Ottoman, Perse, et même Japonais. En ce sens, la Confédération du Rhin ne sera qu’un exemple parmi d’autres de ce rayonnement des institutions post-révolutionnaires françaises.

Ainsi, pensé comme un véritable rouage stratégique au service de la France napoléonienne, la Confédération du Rhin aura finalement contribué à transformer l’Allemagne, et à plus long-terme, l’Europe, en nous enseignant que si l’union de plusieurs nations peut être créée en quelques semaines, sa solidité dépend surtout de l’adhésion des peuples à l’idée qu’elle incarne. 

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